"L'homme moderne saurat-il toujours, demain, nourrir l'homme ? Notre pessinisme rappelle la réflexion mélanconlique du Sociologue Claude Lévi Strauss : L'homme moderne estime que seul l'homme est responsable, et non pas la vie sous toutes ses formes ; son prétendu humanisme ne respecte ni les plantes, ni les animaux, ni même les sociétés humaines qui ne sont pas conformes à sa vision du moment".
Avec 7 % de la production mondiale que lui attribut H. Boesh, l'agriculture africaine ne répond nullement aux besoins du continent. Rien qu'à analyser les systèmes de cultures pauvres depuis des longues années ; le passage difficile de l'économie de subsistance à l'économie de marché. (Exemple de la petite culture indigène au Sénégal, s'explique par l'intervention de la puissance coloniale française qui a organisé le système de transport, la distribution des semences, la collecte de la récolte). La grande plantation, l'oeuvre souvent "étrangère", par l'origine de son capital, par l'exportation de ses profits, par sa direction même, située en Occident ; la distance infranchissable entre le plan gouvernemental et la vie du village, on contastera que le géant minier africain est un "bâtard" agricole. Comment forger l'unité continental pendant que l'absence d'entraide, de solidarité agricole retient les esprits ? Comment exprimer la famine d'aujourd'hui, alors qu'hier les Colons faisaient triompher la révolution verte ?
L'Afrique est mal partie écrivait en 1962 Réné Dumont. Ainsi dire, le spécialiste en agronomie ne condamnait absolument pas l'entrée idéologique de l'Afrique indépendante, mais l'abandon de sa vocation agricole. Certains pays moins engagés l'ont compris. Bedel Bokassa, Président du Centre Afrique lança en 1967, l'opération bokassa. Mobutu profita de l'année mondiale de l'agriculture pour proclamer l'agriculture priorité des priorités. "Chaque agriculteur congolais se verrait attribuer un quota minimal obligatoire de production. Il recevra un carnet de production sur lequel les résultats obtenus par son exploitation agricole seraient mentionnés trimestriellement. Lorsque ces résultats seraient bons, il se verrait attribuer une prime de production".
Au niveau du gouvernement, des décisions sont prises:
1.- l'administration congolaise à tous les échelons devra donner la priorité à la relance agricole ;
2.- un effort de compétence et d'efficacité sera fait pour que l'administration chargée de la commercialisation de la production fasse un travail rentable ;
3.- un effort sera fait pour améliorer et étendre le réseau de transport au Congo.
4.- un inventaire de besoins et des possibilités agricoles sera fait par région, ville par ville. Il portera sur la consommation et la capacité de production ;
5.- l'armée nationale congolaise cessera en 1968 d'être une armée chargée de tâches purement militaire, et elle devra s'adonner désormais aux travaux des champs. L'armée aura des fermes, du bétail, des magasins de vente. Elle participera ainsi à la relance de la production agricole ;
6.- le service civique, de son côté, ne sera plus utilisé principalement pour aider l'enseignement. Il servira dans l'avenir à créer des fermes modèles, a former des moniteurs ruraux. Le service civique est un service militaire utilisé à des fins civiles.
Au-delà des perplexités quant à la valeur des perspectives, ce programme aurait pu réussir s'il ne comptait que sur la capacité du pays. Malheureusement, la relance agricole n'a connu que des résultats en dents de scie. (1)
Les organismes internationaux appelés en renfort, loin d'aider les Congolais à prendre leurs responsabilités, se sont contentés de prendre momentanément leur place. Aujourd'hui, non seulement le Congo n'arrive plus à exporter les produits agricoles, mais en importe en grande quantité.
On ne dira jamais assez que l'aide déshonore le travail, elle introduit l'oisiveté dans la société, et avec elle l'ignorance et l'orgueil, la pauvreté et le luxe. Elle énerve les forces vives et endore l'activité humaine. En l'acceptant on se livre à l'esclavage de l'esprit. N'oublions pas qu'il existe un préjugé naturel qui porte l'homme à mépriser celui qui a été son inférieur, longtemps encore après qu'il est devenu son égal ; à "égalité réelle que produit la fortune ou la loi, succède toujours une inégalité imaginaire qui a ses racines dans les moeurs". (2)
bien que nous refusions de regarder le passé on ne saurait oublier qu'après les indépendances, les Africains ont fait mille efforts pour coopérer avec les pays riches qui ne voyaient que leur propre intérêt. Certains gouvernements africains s'étaient même pliés aux goûts, adoptèrent les opinions des puissances en aspirant, ainsi se confondre avec les pays protecteurs. En refusant de vivre et mourrir au milieu de nos rêves perdus, de nos valeurs pour un goût dépravé pour l'égalité dans la servitude à l'inégalité dans la liberté, ils n'ont trouvé que l'incompréhension.
Le Congolais positif refuse la charité. Il fait d'abord appel à nos propres forces. Il sait que la solidarité bantoue est capable de refuser le "paternalisme" qui limite l'effort et protège le privilège. Nous sommes certains de réussir puisque l'histoire nous apprend que le boycott arabe a provoqué le développement de l'agriculture israelienne ; l'encerclement a contribuer à créer l'industrie militaire ; la "paix froide" le développement de la révolution industrielle, fondé sur l'informatique.
L'Afrique du Sud dans la même situation s'organisait en conséquence. La Chine a vu naître son agriculture. Tandis que l'Afrique de papa est encore, loin de la coupe aux lèvres, tant dans le domaine agro-alimentaire que dans celui des cultures vivrières. Dieu seul sait combien des projets continuent à voir le jour et des décisions souvent appuyées par des financements internationaux ou bilatéraux, sont périodiquement prises.
La democratie nouvelle convie les citoyens congolais à une véritable reconstruction de l'agriculture. Elle sait qu'ils sont capables de jouer le rôle de "pilote". La révolution agricole qu'elle propose revêt des aspects multiformes, car elle affecte tous les cadres sociaux, économiques ou techniques de l'agriculture traditionnelle ; mais elle sait par expérience que la révolution agricole se heurtera à la résistance obstinée des anciennes pratiques, issues d'un emprisme séculaire. "La tradition est sagesse et prévoyance... sécurité et espoir".
Pour éliminer ces pratiques communautaires difficilement compatibles avec "l'agriculture nouvelle", nous préconisons la fermeture de toutes les écoles du Congo sauf les cycles primaire et les collèges pendant deux ans. Décision difficile mais nous sommes conscients de ce que nous demandons pour sauver le pays. Nous ne sacrifions pas l'avenir mais nous arrêtons la dégradation. La réforme de l'enseignement dictée après les émeutes du 4 juin 1969, a créé les symptômes de la dégénérescence. Depuis, notre enseignement a perdu toute crédibilité. Verhaegen écrit :"Nulle part ailleurs le divorce est aussi grand entre les besoins réels de la société et les qualifications produites par l'Université n'est aussi lourd comparé aux ressources nationales, nulle par ailleurs l'aliénation a été aussi profonds".(3)
Pour briser le "cercle vicieux" de la culture traditionnelle, et être dans le droit fil de l'utilitarisme anglais de Bentham et d'Hutcheson, les garçons et les filles âgés de 15 à 25 ans sans emploi, qui n'ont, malgré leur situation, cherché la révolte, mais une ascension sociale par le travail, seront regroupés par département ; formés et encadrés par des agronomes nationaux dans les grands domaines communaux. Nous voyons déjà en eux LA GENERATION DES BATISSEURS DU PROGRES DE L'AGRICULTURE conditionné par la triade : esprit d'entreprise, capitaux et stabilité. L'aménagement du cadre juridique de la profession agricole, la création des organismes bancaires mutualistes, spécialisés dans les investissements ruraux, et le développement d'un enseignement technique propre à l'agriculture, sont des priorités de l'Etat pour les "Jeunes bâtisseurs".
Nous n'ignorons pas que l'agriculture qui se développe en grande partie grâce à la demande croissante des villes, dépend de toute une organisation commerciale que déterminent les moyens de transports. C'est pourquoi, nous envisageons de mobiliser pendant cette durée de deux ans tous les Congolais sans emplois, âgés de plus de 25 ans pour constituer tout un réseau de routes: le désenclavement des contrées les plus reculées ira de pair. Ceci est primordial dans la mesure où l'agriculture s'adapte plus étroitement aux débouchés que lui ouvre la route, la voie férée, et les spécialisations régionales se colorent de complémentaires profitables.
Il n'entre point dans nos intentions de faire du collectivisme. Nous sommes pour les quatre vérités : la liberté de pratiquer l'usure, la liberté d'engager des fermiers, la liberté d'entreprise. Même si nous, contrairement à notre conception économique, acceptons la participation financière des gouvernements communaux (ils sont les propriétaires des grands domaines communaux) pour cause des aléas de l'activité agricole pour ces jeunes dépourvus après formation de capitaux liquides, cela ne saurait durer éternellement.
Avec la multiplication des coopératives qui permettront à l'agriculture et l'élevage scientifique de s'implanter particulièrement vite, l'agriculture ne sera plus un mode de vie mais une profession. Bien entendu, l'âge de la coopérative n'interviendra que lorsque toutes les conditions seront réunies. Il marquera pour nous, le début d'une ère d'économie agricole "concertée". Ainsi, l'individualisme laissera place à un entrepreneur de culture ou d'élevage librement soumis à une volonté collective qui lui assurera une promotion sociale et économique.
Notre volonté de ne pas bousculer le monde paysan actuel, réside dans la création d'une nouvelle race d'agriculteurs dont la plupart sont jeunes, intelligents et ouverts. Ils se différencient totalement des polyculteurs auticritiques , attachés à leur sol et aux traditions, ignorant la notion de prix de revient. Evidemment, cette volonté de la révolution agricole en plusieurs étapes nous mène à aborder le problème de la mécanisation et l'électrification de l'agriculture. Pour l'instant gardons-nous de courir avant de marcher.
La "technisation" rapide de l'agriculture est à exclure dans un premier temps. L'histoire nous apprend que cela s'est fait par étapes successives. Brisons les vieux "mythes" pour ne compter d'abord que sur le travail humain. (Tout dépendra aussi des moyens disponibles à cet égard). Nous croyons très sincèrement aux révélations du Chinois Kang Sheng qui revenait d'Union Soviétique, en 1954 déclarant que les exploitations agricoles collectives qu'il avait visitées possédaient une grande quantité de machines ; cependant leur production restait basse et les coûts très élevés.
Le pragmatisme nous déconseille la mécanisation importée sans techniciens nationaux qualifiés : la dépendance tant en aide qu'en technique déshonore le travail. Malgré la complexité de la technique, nous ne croyons pas qu'elle est toute-puissante ou énigmatique. Nous devons stimuler les entreprises locales de matériel agricole, d'ateliers artisanaux etc. Un Comité agricole, dans chaque province, aura pour mission de s'occuper uniquement de l'industrie de fabrication du matériel agricole.
Pour terminé, nous ne voyons pas d'autres solutions possibles pour sortir le système agricole de sa pauvreté. Avec la révolution agricole, le Congo y parviendra surtout s'il pratique la politique du "bon prix" génératrice de profits pour les cultivateurs. Le peuplement (retour des jeunes dans les villages agricoles) a pour avantage de pratiquer l'agriculture active, celle qui s'oppose à l'agriculture intensive industrielle. Quant à la formation acquise, elle permettra aux agriculteurs de s'adapter plus facilement à d'autres métiers, s'ils doivent changer de profession.
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(1) "Les organismes coopératifs internationaux se sont attachés tout simplement au profit (!), n'ont visé, qu'atteindre en un temps record un certain niveau de production fixé à l'avance. Le but atteint fut artificiel. La production retomba à son niveau initial au lendemain de leur départ".
(2) Alexis Tocqueville (De), p.357
(3) B.Verhaegen, L'enseignement Universitaire au Zaïre, p.6